De l’indépendance à l’errance !


Photo: Reuters/Ralph Tedy Erol

Sur la pellicule effilochée du temps, l’histoire d’Haïti, de 1806 à nos jours, se grave image après image, entre soubresauts politiques, trahisons, corruption, luttes acharnées pour la justice sociale, invasions et ingérences étrangères. L’évolution du pays reste piégée entre la misère, la violence et l’insouciance de ses élites.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, où les sociétés s’observent, s’influencent et évoluent en interaction constante, comment comprendre qu’Haïti, plus de deux siècles après son indépendance, semble prisonnier du même schéma de crises récurrentes ? Tandis que d’autres nations, parfois parties de situations similaires ou même moins favorables, parviennent à se développer, à stabiliser leurs institutions et à améliorer la qualité de vie de leurs citoyens, Haïti semble tourner en rond, rejouant les mêmes scènes de division, de pauvreté et d’instabilité. Quelle est donc la nature profonde de ce “pattern” persistant, et pourquoi résiste-t-il autant au changement malgré le passage du temps et les multiples tentatives de réforme ?

Selon le principe immuable, les mêmes causes produisent inévitablement les mêmes effets. Si tel est le cas, la répétition des évènements en Haïti, générant misère, violence, haine et destruction, est le fruit de nos actes réitératifs. Comment comprendre ce réflexe qui pousse à reproduire sans cesse les mêmes germes, empêchant tout développement durable ?

Comme certains le disent : les réflexes ne naissent pas du hasard ; ils sont le fruit d’une éducation consciente ou inconsciente, transmise de génération en génération. Cette idée nous met la puce à l’oreille concernant le système éducatif haïtien. Puisque l’éducation constitue l’une des racines principales du comportement humain et façonne les réflexes collectifs, faut-il questionner le choix du Concordat de 1860 ? Serait-ce le choix du passé qui a tissé nos fibres d’un comportement autodestructif ? Pour répondre à ces questions, il est essentiel de comprendre et d’analyser l’impact de ce Concordat sur la société haïtienne.

Après l’Indépendance, Haïti cherchait à sortir de son isolement et à obtenir la reconnaissance internationale. En 1860, l’État haïtien signe un accord avec le Vatican qui entrouvre une porte au pays pour entrer dans le concert des nations. Cet accord n’était pas gratuit : l’un des privilèges concédés fut le contrôle de l’éducation en grande partie.

Par définition, l’éducation est l’ensemble des actions et influences visant à former une personne en développant ses capacités physiques, intellectuelles et morales. Pourquoi un tel privilège fut-il accordé au Vatican ? Et pourquoi le Saint-Siège le réclama-t-il avec tant d’insistance ?

Dans le contexte de l’époque, la révolution haïtienne représentait une anomalie pour l’ordre mondial. Il fallait alors appliquer à la lettre l’adage chinois : « Si vous voulez détruire un pays, inutile de lui faire une guerre sanglante qui pourrait durer des décennies et coûter cher en vies humaines. Il suffit de détruire son système d’éducation et d’y généraliser la corruption. Ensuite, il faut attendre vingt ans, et vous aurez un pays constitué d’ignorants et dirigé par des voleurs. Il vous sera alors très facile de les vaincre. »

Ainsi, peut-on comprendre que notre mal récurrent trouve son origine dans le Concordat de 1860, par lequel l’Église catholique obtint une grande influence sur l’éducation en Haïti ?

Le Concordat de 1860, en plaçant l’Église catholique au centre du système éducatif, a profondément influencé la culture anthropologique haïtienne, c’est-à-dire la manière dont les Haïtiens perçoivent leur identité, leurs pratiques sociales, leurs croyances et leurs rapports au monde. Le système éducatif mis en place par l’Église était calqué sur le modèle français : le français devint la langue officielle de l’école, alors que la majorité des élèves parlaient créole ; les niveaux primaire, secondaire et supérieur furent organisés à la française ; les manuels, la littérature et l’histoire enseignée venaient de France.

Ce modèle marginalisa les savoirs autochtones, la culture paysanne, les traditions orales, les langues africaines et les arts populaires, réduits au rang de folklore.

En conséquence, l’imposition d’un système éducatif dominé par l’Église catholique et par une vision occidentale a créé chez le peuple haïtien une profonde errance identitaire. Privés d’un lien solide avec leurs racines culturelles, linguistiques et historiques, les Haïtiens ont souvent été désorientés quant à leur propre identité. Cette déconnexion a nourri un malaise collectif où le peuple peine à se reconnaître pleinement et à s’unir autour d’un projet commun. Sans repères clairs, cette errance favorise la reproduction des mêmes schémas de divisions, de conflits et d’instabilité politique.

Se référant à la “Saga Antillaise, Tome 1 “de Peter J. Frisch, on y apprend que Thomas Madiou, alors secrétaire d’État de l’Instruction publique et des Cultes sous la présidence de Michel Domingue, était convaincu que le développement d’Haïti devait passer par l’éducation de la population. Avant-gardiste, il chercha à prémunir le pays des conséquences néfastes de ce traité en menant une politique éducative ambitieuse : promulgation de nouvelles lois, rappels à l’ordre face aux dérives de l’Église, et mise en place de mesures pour structurer l’enseignement en Haïti. Cette vision progressiste envenima ses relations avec l’archevêque de Port-au-Prince, Mgr Jean-Marie Guilloux, et lui attira les foudres d’une Église catholique déterminée à conserver le monopole de l’éducation des enfants haïtiens.

Comme je l’ai écrit dans mon texte « Héritage spirituel bafoué… » : « Le Concordat de 1860 en devient l’un des instruments les plus pernicieux : il facilite la suprématie du mythe européen, la manipulation des consciences, et installe une zombification lente mais implacable du peuple, orchestrée à travers le système éducatif. »

Ainsi, malgré son indépendance politique, Haïti reste prisonnier d’une colonisation mentale, perpétuée par un système éducatif qui n’a pas su valoriser pleinement l’identité, la culture et le savoir haïtiens. Comme l’écrit Jacques-Michel Gourgues dans Critique décoloniale de l’école haïtienne : « L’école haïtienne est restée un lieu de manipulations psychologiques, à travers non seulement le curriculum officiel mais aussi le curriculum caché, permettant de réaliser un contrôle mental pour acculturer. »

Étions-nous conscients des conséquences d’un tel choix ? Probablement pas. Pris entre le blocus international et la volonté d’intégrer l’ordre mondial, les dirigeants de l’époque ont confié à l’Église la formation des esprits, en ignorant peut-être les dangers du curriculum caché. Cette inconscience s’est perpétuée à travers les décennies, renforcée par d’autres événements.

Parmi eux, l’occupation américaine de 1915, qui accentua l’errance identitaire en confrontant deux cultures étrangères (française et anglo-saxonne), éloignant encore plus le peuple de ses racines. Le modèle s’est ainsi consolidé, rendu invisible, normalisé. Le système a continué de produire des élites coupées du peuple, une société divisée, un manque de conscience nationale et des réflexes collectifs profondément marqués par l’aliénation culturelle.

Comment sortir de cette spirale ?

Pour briser cette errance, Haïti doit repenser radicalement son système éducatif. Cela passe par la revalorisation de la langue créole, des savoirs populaires, de l’histoire nationale et de l’amour de la patrie. Il est impératif de bâtir une éducation laïque, critique, inclusive et moderne, capable de former des citoyens conscients, responsables et engagés. Une éducation qui n’aliène pas, mais qui émancipe.

L’indépendance politique n’a pas suffi à libérer Haïti de ses anciennes chaînes. Une colonisation plus subtile, plus tenace, s’est incrustée au cœur du système éducatif, façonnant des générations d’Haïtiens étrangers à eux-mêmes. Pour mettre fin à cette errance, il ne suffit pas de changer de dirigeants ou de lois. Il faut transformer l’éducation en profondeur, afin qu’elle devienne un outil de réappropriation, de réconciliation et de construction nationale.

Car c’est par l’éducation que commence la vraie liberté.


                                                                                                                Jeff Valbrun


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