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| "Liberté ou la Mort" |
Par-delà la liberté arrachée dans le fracas de l’histoire, nos ancêtres nous ont légué bien plus qu’une victoire : un souffle, un feu sacré, une mémoire vive tissée de croyances, de coutumes, de traditions et d’élans spirituels. Dans la nuit incandescente du 14 août 1791, cet héritage s’est levé comme une clameur, celle d’un peuple qui décidait de se tenir debout, uni, souverain et digne.
Mais dès les premières lueurs de l’indépendance, ce legs a été foulé aux pieds par ceux-là mêmes qui auraient dû en être les gardiens. Séduites par les mirages du pouvoir et les promesses de privilèges, nos élites l’ont trahi au profit d’intérêts personnels, égoïstes et dérisoires. Pis encore : elles se sont compromises avec les anciens colonisateurs, et avec leurs avatars modernes, pour étouffer la source spirituelle qui nous reliait à notre essence, à notre mission, à notre humanité profonde.
Ce dessèchement de l’âme collective a fini par produire son œuvre : un peuple désorienté, vidé de lui-même, errant comme une ombre dans une république où l’esprit est réduit au silence. Bienvenue dans la République des zombis.
Avides de reconnaissance internationale, nos élites ont importé croyances, modèles et valeurs sans jamais en interroger la cohérence avec notre histoire, notre mémoire, notre chair. Pour se faire accepter, il fallait reléguer l’héritage ancestral aux marges, le présenter comme un fardeau archaïque, un obstacle au progrès.
Et pour accélérer cette rupture, il a fallu céder les clés de l’éducation, dépouiller le peuple de ses repères spirituels, de ses symboles fondateurs, de son énergie ancestrale. C’est ainsi qu’a germé une crise identitaire profonde, une fracture intérieure. Le Concordat de 1860 en devient l’un des instruments les plus pernicieux : il facilite la suprématie du mythe européen, la manipulation des consciences, et installe une zombification lente mais implacable du peuple, orchestrée à travers le système éducatif.
Peu à peu, nous avons commencé à nous nourrir du lait amer de la logique conquérante du monde moderne, tournant le dos à nos ancêtres, à nos esprits, à nos rites, à notre vision du monde. C’est là que naît le citoyen-zombi : un être déraciné, qui ne voit plus dans sa tradition que superstition, obscurantisme et entrave à la modernité. La vision du monde où l’humain, la nature et le sacré sont liés commence alors à être stigmatisée, ridiculisée, souvent diabolisée, parfois même éradiquée. Ce lien fondamental, jadis source d’équilibre, devient suspect.
En 1942, le clergé catholique, avec l’aval du gouvernement d’Élie Lescot, déclenche une violente campagne contre les pratiques ancestrales. Des temples sont pillés, incendiés, profanés à travers tout le pays, sous prétexte de "libérer" les masses de leurs "chaînes mystiques". En quête de légitimité auprès des puissances occidentales, le pouvoir d’alors y voit une occasion d’afficher son allégeance aux "valeurs chrétiennes" et à un prétendu progrès. Mais ce progrès n’est bien souvent qu’un désert mental, un espace stérilisé où l’on interdit au peuple de rêver avec ses ancêtres.
Et la production du citoyen-zombi continue. Pire : elle s’intensifie. L’individu ne pense plus, il consomme. Il ne rêve plus, il obéit. Coupé de ses racines, vidé de son sens, le peuple erre. Les dirigeants se désengagent. Le tissu social se déchire. L’on s’entretue sans même savoir pourquoi.
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?
La réponse se niche dans l’histoire d’un destin déformé, façonné par des forces internes et externes souvent incompatibles avec l’essence de notre héritage. La Révolution haïtienne fut une épopée inédite : un peuple en esclavage se dressant pour reconquérir sa dignité, abolir l’inhumanité, et défier l’ordre du monde. Nous avons remporté la bataille pour la liberté. Mais celle de l’émancipation de l’esprit, elle, demeure inachevée.
Face aux ruines d’une nation naissante, nos élites, dans leur désir de reconnaissance, ont embrassé les codes du colonisateur : un christianisme européen, une rationalité desséchante. Elles ont sacrifié l’âme au nom de la respectabilité. Ce choix a fracturé la continuité de notre être collectif. Il a creusé un abîme entre le peuple et ses fondations.
On nous a promis le développement. Mais la méthode choisie fut une trahison. Un faux choix. Car ce progrès importé ne reconnaissait pas l’homme haïtien dans sa totalité. Il rejetait ses dimensions spirituelles, culturelles et ancestrales, comme si elles étaient des tares à effacer. En niant notre complexité, ce modèle nous a vidés de notre richesse intérieure, nous réduisant à une caricature pâle de l’Occident.
Mais tout n’est pas perdu. Sous la cendre de l’oubli, il reste des braises. Les tambours, même étouffés, n’ont jamais cessé de battre. Nos esprits, même réduits au silence, n’ont jamais cessé de murmurer. L’âme haïtienne, blessée mais intacte, attend son réveil.
Il est temps de briser le sort. De sortir du coma culturel. De rejeter cette zombification qui nous maintient dans l’ombre, divisés, confus, désenchantés. Il est encore possible de revenir à l’essentiel, de raviver le feu sacré qui fit de nous le premier peuple noir libre du monde moderne. Mais cela exige du courage, de la lucidité, et une volonté farouche de réenracinement.
Le chemin vers la réconciliation avec nous-mêmes commence par une réforme profonde de notre système éducatif. Il est impératif de replacer nos traditions, nos croyances, notre histoire au cœur de l’apprentissage. Nos enfants doivent grandir en connaissant la véritable épopée haïtienne, en honorant la richesse de nos rites, en comprenant la spiritualité qui a porté nos ancêtres à la liberté. Ces dimensions doivent irriguer l’école, l’université, les arts et les espaces de pensée.
L’avenir d’Haïti dépend de notre capacité à rendre une âme à la République. À rallumer la flamme sacrée qui jadis éclaira la nuit des opprimés. Cela demandera un sursaut collectif, un refus obstiné de l’amnésie et de la soumission. Nous devons choisir d’écrire une nouvelle page. Une page enracinée, lucide, fière. Une page où l’esprit retrouve sa place, où la mémoire devient force, et où l’Haïtien se redresse enfin, entier, devant le monde.
Jeff Valbrun

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